Le 6e salon des anciens des Beaux-Arts, on y expose une pièce de maître, œuvre de M. Maurice Raymond

Texte écrit par G. Hamelin?, vol.XXXVIII, Le Canada? 1940, intitulé :
Le 6e salon des anciens des Beaux-Arts, on y expose une pièce de maître, œuvre de M. Maurice Raymond

L’ouverture de la 6e exposition de peinture organisée par les anciens élèves des Beaux-Arts, a eu lieu, hier, à la Galerie des Arts, rue Sherbrooke ouest.

Ceux qui exposent cette année n’ont pas tous une très grande originalité, mais cependant la variété des sujets traités et des formules employées et surtout la qualité d’un niveau assez élevé qui caractérise les tableaux exposés permettent de parler avec éloge de cette exposition.

Parmi tous ces peintres de talent, M. Maurice Raymond, surtout retient l’attention parce qu’avec lui, on entrevoit la possibilité d’une nouvelle orientation de la peinture canadienne et nous ne serions pas étonné que son influence contribue à la formation d’une école véritablement canadienne, d’une école de jeunes peintres d’expression typiquement locale ou mieux, autochtone.  M. Raymond a un talent qui s’harmonise avec les choses qui nous sont familières et profondément nôtres.  Il existe un équilibre reposant et très puissant entre les choses frugales et les gens simples de chez nous, notre nature forte et l’esprit et la technique de ce jeune peintre.  Le principal tableau de M. Raymond, Québec, Poème de la terre est un sujet de composition qui représente d’emblée, d’un seul emportement et d’une seule pièce, et d’un même rythme aussi, une synthèse de la vie et du travail de nos paysans.  S’il n’est pas trop osé de faire un parallèle entre la littérature et la peinture, je dirais que c’est le Maria Chapdelaine de la peinture canadienne, mais en plus grand et traité d’une façon plus paisible aussi.  Le rythme en est large et lent; un rythme de faucheur, un rythme de sillon, une cadence de trot allongé sur une petite route qui serpente doucement, un balancement de charretée de foin, et ce geste de la femme qui enfourne le pain et ce geste d’une autre femme qui tient une cruche et qui tend un gobelet d’eau.  Rien n’est excessif dans tout cet ensemble; ni le ton des couleurs, ni le mouvement des personnages et des lignes.  C’est l’équilibre parfait dans le détail et dans l’ensemble, c’est le trait bien observé, c’est le dessin sobre et pour tout dire, c’est un poème qui chante avec tranquillité, force et harmonie, la vie de nos paysans, de nos  » habitants « .

M. Maurice Raymond a aussi deux autres tableaux qui dénotent un talent vigoureux et personnel : une délicieuse Nature morte et un Coin d’atelier d’une composition imprévue.  M. Raymond a le mérite d’avoir montré ce que l’on peut faire avec des sujets de composition, car une originalité vraie, si elle se manifeste dans la technique, se manifeste encore davantage peut-être dans le choix du sujet et son agencement, sa disposition et sa position.  M. Raymond recevra tout l’encouragement qu’il mérite, et il en mérite beaucoup.

L’art de M. René Chicoine, quoique différente de celui de M. Raymond, s’oriente aussi croyons-nous, vers un mode d’expression assez particularisé.  Sans doute, il s’attaque à plusieurs sujets assez différents, mais le symbolisme de ses œuvres leur donne un caractère d’unité.  Il fait des portraits qui ne sont pas de simples portraits et des paysages ou des études de maisons qui ne sont pas simplement des études simples et objectives.

Le Gâcheur de plâtre symbolise, si je puis dire, le métier de plâtrier, et Chez le médecin, portrait d’enfant malade représente l’enfance qui souffre, l’enfance pauvre et miséreuse.  L’étude de vieilles maisons de paris intitulée : le 14 juillet est vraiment un jour de fête avec ses drapeaux qui battent au vent, et ses effets de soleil sur les maisons et sur les nuages : tout le ciel est en fête.  Il y a aussi de lui, un Portrait de jeune veuve très bien réussi, ainsi qu’un Intérieur.

M. Armand Filion, président de cette exposition, expose des fusains très vivants, aux lignes souples, précises et vigoureuses. Il sait bien rendre une expression avec une intensité maxima, il sculpte les traits de ses personnages, même au fusain, tant le métier de sculpteur est en lui.  Il équilibre merveilleusement les lumières et les ombres et ses portraits ont le relief de têtes modelées.

M. Jean-Charles Faucher qui se spécialise dans des études de maisons, a peint avec art et vérité un coin de rue de Montréal par un jour pluvieux.  Il a intitulé ce tableau Effet de pluie.  L’atmosphère est grise et humide et les reflets lumineux dans la rue sont réellement liquides.  Les maisons, les arbres, les poteaux se réfléchissent en des mirages croches dans l’asphalte délavée de la chaussée.

Mlle Micheline Forgues a exécuté deux portraits d’enfants Orval et Erna, qui sont d’une fraîcheur d’expression et d’exécution vraiment remarquables.  Une petite fille bien sage qui veut faire la grande et un petit garçon rêveur et un peu débraillé, comme tous les bambins. Ce sont là deux peintures qui font augurer beaucoup du talent de Mlle Forgues.  Elle sait se limiter à des sujets simples et charmants et les réussir parfaitement.

Les caricaturistes, (les bons) sont assez rares chez nous.  M. Jean Simard qui s’adonne à ce genre de dessin, nous a donné des choses de classe et qui méritent d’être signalées.  Vie conjugale, Le bel amour, Funérailles, sont trois petits chefs-d’œuvre d’humour d’un dessin sûr et d’une observation aiguë.  M. Simard a un sens du ridicule très poussé et même si le genre ne prête pas beaucoup à une classification parmi des chefs-d’œuvre d’art pur, on ne peut s’empêcher d’admirer une personnalité qui s’exprime dans le sens qui lui convient et qui le fait si bellement.

M. Stanley Cosgrove a aussi des choses très intéressantes, mais on a l’impression que sa personnalité cède le pas à la formule. On remarque chez lui une originalité trop étudiée, trop poussée et qui dégénère presque en excentricité.  Il faut prendre garde que le désir d’étonner ne l’emporte pas sur le souci de faire vrai et bien.  M. Cosgrove, cependant, possède certainement beaucoup de talent et une grande subtilité d’observation.  Ses natures mortes en témoignent et aussi son Paysage aux environs de Saint-Urbain.

Mentionnons aussi Mlle Irène Sénécal dont les natures mortes ont une grande fraîcheur de coloris et une grâce toute féminine.  Mlle Guillemette de Lorimier dont le Train de Neige a du rythme et de la couleur.  Sa neige a des tons un peu durs, mais pour un coup d’essai, c’est très bien.

Mlle Juliette Côté a exécuté des portraits intéressants et qui sont assez vivants, de même que Mlle Cécile Crépeau.

Le Frère Gédéon des Frères des Écoles Chrétiennes a une Vieille maison très calme qui invite au repos.  Elle est entourée de grands arbres et exécutée d’une façon tout à fait consciencieuse et qui dénote un métier sûr.

Mme Élizabeth Maxwell et Mlle Suzanne Morin ont aussi du talent.