Maurice Raymond, esquisses… 1ère partie

Article(1) écrit par Rolland Boulanger, intitulé : Maurice Raymond, esquisses… 1ère partie, dans la revue Arts et pensée,  Vol. 1, no 4, (juillet 1951), p.102 à 104.

Avec la confusion qui règne aujourd’hui, aussi bien dans les esprits que dans les styles et les  » manières  » de l’art contemporain, on a fini par identifier l’expression personnelle en peinture à celle de la violence anarchique.  Un peintre, aux yeux de plusieurs, n’a aucune personnalité s’il n’est pas un violent qui ne se possède plus et si sa peinture n’offre pas le spectacle du désordre et de l’exaspération.

Une seule chose pourtant est exigible de l’artiste : que sa peinture soit un pur reflet de  » sa  » personnalité, fut-elle la plus discrète de toutes et la plus sobre.  Certains tempéraments y gagneraient d’ailleurs à se discipliner davantage; un peu comme ces enfants intelligents, impulsifs et espiègles tout à la fois qui ont besoin d’un sérieux dressage pour être, à vingt ans, autre chose que de malappris et fantasques personnages.

Je songe involontairement à ces artistes remplis de mesure et de force : Chardin, Georges de La Tour, Louis Le Nain, et combien d’autres, Français du meilleur crû, que le XXe siècle connaisseur ne boude pas; non seulement, au sujet desquels il ne mesquine pas, mais qu’il exalte au même degré que ceux des peintres contemporains situés au premier rang.  Le Musée d’Art Moderne n’a pas, non plus, réservé ses salles qu’aux anarchistes, dont la gloire, plus bruyante un moment que durable, s’estompe déjà.

Je songe encore, regardant cette fois autour de nous, à Maurice Raymond qu’un Marie-Alain Couturier et un Fernand Léger – c’est assez significatif, il me semble – proposaient, en 1945, comme l’un des lauréats du Grand Prix de Peinture de la province.  Un autre peintre dont la rare modestie et la discrétion de la personnalité et du style n’excluent ni la force créatrice ni la valeur poétique de l’œuvre.

Son nom, rarement on le prononce dans les cercles les plus animés de l’art montréalais; s’il vient aux lèvres dans la conversation, ce n’est jamais, toutefois, que de façon très flatteuse pour Maurice Raymond.  Chaque fois, c’est pour exprimer le regret de ne pas voir le peintre se manifester plus souvent au grand jour.  On le regrette; on ne saurait en faire un reproche trop amer à Maurice Raymond, bien qu’il y ait matière à lui en vouloir légèrement de son manque d’audace…

Sa tâche de professeur à l’École des Beaux-Arts de Montréal l’absorbe, c’est vrai; mais là n’est pas la cause profonde – du moins n’est-ce pas la plus importante – de ce… de cet isolationnisme : il y a surtout un complexe, et ce complexe est né des circonstances.

Ses élèves de la rue St-Urbain ont pour lui un sentiment voisin de la vénération sereine fondée sur le sentiment qu’ils ont de frôler une personnalité authentique mais  » discrète « .  Cette personnalité qui ne manque pas pour autant d’être attachante mais dont personne n’a mesuré toute la profondeur – y parviendra-t-on jamais? – laisse néanmoins deviner en son fond un trésor de virtualités.  Mais c’est à vingt fois qu’il faut s’y prendre pour en faire le tour seulement.  Ce ne serait pas une mince erreur que de vouloir précipiter une conclusion à son sujet.  Maurice Raymond me fait penser à ces peuples qui n’ont pas d’histoire, mais à leur différence, Raymond n’en est que plus énigmatique.

La vie de Maurice Raymond s’est en effet déroulée sans incidents extérieurs marquants :  » Je ne regrette qu’une chose, dit-il, c’est de ne pas avoir trouvé, étant jeune, qu’il était normal de casser des vitres comme tout le monde.  »  C’est sûr : Maurice Raymond a vécu une enfance, une jeunesse et une adolescence des plus  » éduquées « , des plus sérieuses et des moins spectaculaires.

Origines, hérédité, éducation première, épanouissement culturel, contacts ultérieurs eux-mêmes, tout cela se lit très bien dans son œuvre et s’explique sans difficulté.  Ce qui transpire tout autant, mais dont l’explication reste plus obscure, c’est son mysticisme à la fois religieux et poétique.  Par-dessus tout, c’est l’inhibition du peintre – ces longues périodes improductives – qui laisse ses amis le plus songeurs.   » Je sais, me disait-il dès le seuil de la porte; je sais la question que vous voulez me poser depuis longtemps…  Évidemment, mon enseignement ne suffit pas à expliquer l’état d’improductivité où vous me voyez depuis des mois.  La vraie raison, la seule : j’ai peur; je n’arrive plus à me décider à sortir de moi-même pour étaler, sur la toile, mes sentiments à la vue de tous.  Cela tient avant tout à ce que j’appellerais un phénomène d’éducation lointaine.  »  Laquelle?

Raymond, nous le savons, est un peintre qui a le terroir dans le sang; les circonstances se sont, de plus chargées de favoriser chez lui le plein épanouissement de ce sentiment du sol et des mœurs simples du cadre paysan.  Son grand-père était cultivateur; son père est un homme profondément versé dans la petite histoire de l’épopée canadienne et il est membre-fondateur en outre de la Société de Généalogie.  Voilà sans doute une part d’explication par voie d’hérédité et d’éducation familiale de cette familiarité qu’entretient Maurice Raymond avec l’histoire et les traditions paysannes du Québec.  Très renseigné lui-même sur l’histoire de nos origines, son attachement au territoire s’est développé d’autant et ses abondants travaux d’illustration sur le thème rural en sont une preuve patente.  Qu’il ait été amené à collaborer avec Paul Gouin comme illustrateur dans son journal  » La Nation « , ou qu’il ait travaillé par la suite pour le Bureau du Tourisme, quoi de plus naturel?  Cette partie de son œuvre s’explique d’elle-même quant aux sujets : elle ne saurait pourtant rendre compte à elle seule du caractère mi-décoratif mi-poétique de l’interprétation.

(à suivre)(2)
Rolland Boulanger

1) L’article est accompagné de deux reproductions d’œuvres de Maurice Raymond : Nature morte aux citrons (collection privée de l’artiste) et de Poème de la terre, collection du Musée de la Province.  Grande décoration synthétique sur le poème paysan – cette manière – l’une des premières du peintre – apparente l’œuvre de cette époque à celle de Maurice Denis : tons plats et lavés, perspective cavalière.
2) L’abondance de la matière m’oblige à prier le lecteur de bien vouloir se reporter au prochain numéro pour la suite de cet article. – R.B.