Maurice Raymond, esquisses… 2ème partie

Article(1) écrit par Rolland Boulanger, intitulé : Maurice Raymond, esquisses… 2ème partie, dans la revue Arts et pensée, Vol. 1, no 5 (septembre 1951), p.140 à 144.

Cet article consacré à Maurice Raymond fait suite au préambule d’une courte étude que je lui consacrais et espérais faire paraître tout entière dans la dernière livraison de cette revue.  Des circonstances tout à fait imprévues m’ont obligé à reporter à aujourd’hui ce qui va suivre.  L’artiste aussi bien que le lecteur voudront bien excuser le procédé commandé par les circonstances.  R.B.

Que Maurice Raymond ait été et soit resté jusqu’ici un tempérament rêveur et méditatif, cela n’est pas douteux; ici encore cependant, les circonstances l’ont servi à souhait.  Sa sensibilité de paysagiste poète, il la tient d’abord de sa longue fréquentation de la nature.  Dès l’âge de huit ou neuf ans, c’est-à-dire quand son grand-père vivait encore, il passait ses vacances annuelles, partie sur la ferme que possédait celui-ci à Roxton Falls, partie à Ottawa, et employait une grande partie de son temps, soit aux travaux des champs, soit en s’évadant vers quelque solitude amoureusement cajolée.

Mais c’est surtout à Ottawa, où il était enveloppé de parents beaucoup plus âgés que lui, que dut se développer, durant huit années de suite, l’esprit de sérieux et de méditation qui le caractérise si nettement.  Vacances claustrales s’il en fut jamais, nous assure-t-on!  Puis, revenu chez lui, il retrouvait un autre milieu sérieux et intellectuel, un père environné de livres d’un caractère décidément austère aux yeux d’un adolescent.

Étude au foyer comme au dehors; étude finalement à l’École des Beaux-Arts.  Je connais bien l’un de ses frères, aujourd’hui Jésuite, pour l’avoir eu comme condisciple de collège.  Je ne puis penser à l’un sans deviner avec quel esprit sérieux et méthodique l’autre a pu traverser ce que d’aucuns appellent, non sans un grain de sel :  » les plus belles années de la vie du jeune homme.  »  Je n’imagine pas, ayant si bien connu son frère, que Maurice Raymond n’ait pas été particulièrement brillant partout où il est passé.  Et si je ne suis pas trop mal informé, le Papa, en plus d’être un intellectuel enragé, avait un talent non équivoque pour la peinture.

En un mot, bien préparé de toutes façons, Maurice Raymond fut un élève appliqué à l’École des Beaux-Arts et un diplôme que devait avoir en particulière estime le Directeur Maillard.   » Il est toujours difficile d’être juste vis-à-vis une école, pense Raymond; le plus souvent, c’est le contraire qui se produit, à mesure qu’augmente l’expérience au contact de la vie dont les cadres se transforment sans qu’on s’en aperçoive.  » Et, d’ajouter aussitôt Raymond :  » J’eux, parmi mes professeurs, Maillard qui m’enseigna à regarder l’art comme la nature aperçue à travers un tempérament.  Je crus cela tout d’abord.  Mais plus tard, j’appris – je ne sais où ni quand – que l’art, c’était plus ou autre chose que cela, à savoir que l’ÉVÉNEMENT devait venir en premier lieu du dedans de la personnalité et que, ainsi, l’uniformité ne compte plus.  »

Maurice Raymond était parvenu à taille d’homme, au mental comme au physique et une bourse allait enfin lui permettre de se trouver en tête-à-tête solitaire avec lui-même, une année durant.  Le voici donc à New York, à Boston, puis à Chicago et à Philadelphie.  Il ne visite pas que les musées et les ateliers, mais il apprend à juger d’autres hommes, des collectivités nouvelles dont les occupations et les dérivatifs  » étranges  » enrichissent sa psychologie.  Mais en même temps, pour un esprit réfléchi comme celui de Raymond, c’est une année bien employée à se mieux connaître lui-même, c’est-à-dire, à prendre davantage conscience de sa propre personnalité.

Ceci n’empêche pas Maurice Raymond de peindre entre temps, même si son voyage aux Etats-Unis n’est, avant tout, qu’un voyage d’observation.  Parcourant les bibliothèques, il s’instruit théoriquement de tout ce qu’il peut de la sorte acquérir sur la science des couleurs et de la composition; études personnelles qui lui deviendront un jour si utiles!  Mais il peint…  Il y aura bientôt deux Noël, j’admirais, en compagnie de ma femme, une charmante étude de Raymond.  En fait, nous avons pu nous en délecter durant une dizaine de jours, chaque fois que nous prenions place à la même table dans la salle à dîner du St.Adele Lodge.  Cette étude était accrochée au mur juste au-dessus de notre table et représentait une chaise jaune abandonnée bien seule dans le coin d’une pièce.  Elle me rappelait celle de Van Gogh, celle que, un jour de profond ennui, celui-ci avait peinte dans sa chambre d’où il pouvait entendre la cigale arlésienne.

 » Cette chaise, me disait Raymond, je suis heureux que vous l’ayez vue; elle date de mon séjour à Philadelphie.  C’était l’une des chaises de l’un des coins de ma chambre d’hôtel; mais je ne puis vraiment dire que j’avais le temps de m’y ennuyer.  J’essayai ainsi, d’intervalle en intervalle, de me démontrer à moi-même que mes acquisitions théoriques sur la couleur ne constituaient pas une pure perte de temps.  »  Si la solitude de cette chaise ne manque pas d’éloquence à sa manière, elle ne nous laisse pas tout à fait entrevoir l’avenir de ce jeune peintre qui a considérablement dépouillé son art depuis.  Elle serait en quelque sorte ce qu’est la  » Desserte  » de Matisse peinte en 1897 comparée à la transcription qu’il en fit en 1909, si nous comparons le traitement de cette chaise, manière 1941, à celui des présentes œuvres de Raymond.  Bien entendu, toute comparaison cloche.  Quoi qu’il en soit, cette chaise de couleur aurait inspiré à Louis Parent l’une de ses belles céramiques.

On sait que peu après son retour à Montréal, Raymond entreprenait, de concert avec Cosgrove, la décoration de la voûte de l’église de St-Henri; un travail qui leur plut, car l’admirable curé savait reconnaître à l’artiste le droit de s’exprimer librement.  Si jamais devait fonctionner dans le diocèse un conseil ecclésiastique pour la décoration convenable et  » canadienne  » de nos églises, à coup sûr, il faudrait inviter ce curé-là à y participer, ne serait-ce que pour empêcher un autre plus gênant d’en faire partie.  Raymond fit aussi des maquettes pour Ste-Rose, pour l’église des Jésuites, rue Dauphine à Québec et ailleurs.

Si à St-Henri, le curé s’était contenté de proposer un thème à nos deux artistes :  » Aimez-vous les uns les autres « , thème plutôt large comme on peut le constater; s’ils avaient été absolument libres quant à l’interprétation de ce thème et au choix des sujets eux-mêmes, tel ne fut pas le cas partout, notamment à la Chapelle du Grand Séminaire de Montréal.  Il est vrai qu’à ce moment-là on ne donnait pas de cours sur l’art aux grands séminaristes, et peut-être n’y a-t-on jamais su d’ailleurs que Maurice Raymond fait partie du  » Retable  » groupement constitué essentiellement pour la réforme de l’art sacré dans le pays du Québec.

À l’Île-Perrot aussi Raymond a travaillé.  Il y avait peint un Sacré-Cœur, il y a de cela quelques années.  Le dit Sacré-Cœur est aujourd’hui introuvable; l’un des curés l’aurait fait remplacer par  » quelque chose « .  Sans discuter les dogmes, on peut discuter de certains goûts, peu importe la nature de l’habit.

Heureusement, plusieurs de ses toiles ont pris la bonne route et se trouvent en lieux à tout point de vue recommandables, au Séminaire de Joliette, au Musée provincial ou au Musée des Beaux-Arts, sans négliger les collections privées de certains grands amateurs de chez nous.  Chose rassurante – et sans faire de comparaison odieuse – Raymond ne peut se flatter pour sa part  » de posséder la plus considérable collection de  » Raymond…

Si une bonne partie de l’œuvre de Maurice Raymond est d’inspiration religieuse, elle ne doit pas faire oublier celle du décorateur pur.  De ses trois enfants, Suzanne, qui a quatre ans, paraît la plus douée pour l’art (elle a de qui tenir, la Maman aussi bien que le Papa étant artistes); elle a aussi sous les yeux des images et des formes décoratives qui se transforment à tous moments, grâce à l’ingéniosité inventive de Maurice Raymond : c’est ici un poisson qui rappelle quelques-unes de ces compositions éthérées à la Carter; c’est ailleurs un tissu imprimé  » Canadart  » dont le papa a créé le sujet…  À bonne école, chacun découvre le talent qu’il ne se soupçonnait pas.

Il n’est pas étonnant d’entendre le titulaire du cours supérieur de composition décorative et le chef en même temps de la section des cours de composition à l’École des Beaux-Arts de Montréal nous exposer des points de vue si personnels sur ces sujets qui l’enchantent.

 » La surface pure est toujours un postulat dont la justesse est essentiellement relative, dira Raymond.  En soi, rien de tel n’existe, attendu le rôle psychologique exercé par certaines couleurs, les tons de quelques-unes paraissant saillir du fond, les autres semblant au contraire reculer jusqu’à l’enfoncer.  La fonction de la décoration, nous dira encore Maurice Raymond, c’est d’apprêter la maison au bonheur de l’homme.  Ainsi, entre peinture pure et peinture décorative, il ne saurait y avoir de frontière étanche, l’une et l’autre n’étant différemment humaines que dans l’ordre du dosage sentiment-fantaisie.  On a souvent parlé  » d’art mineur « , visant par là la décoration; y a-t-il à vraiment parler des arts qui soient mineurs?  Je ne vois pas très bien pourquoi, dans la mesure où l’artiste s’exprime à fond…  Pour établir une véritable frontière entre arts majeurs et arts mineurs, entre art pur et art décoratif, il faudrait faire la topographie du monde pictural.  Ce qui me paraît d’autant plus impossible que le centre frontière lui-même se déplace continuellement, en raison des variations perpétuelles du centre d’intérêt, d’une génération à l’autre.  Aujourd’hui, où nous vivons si intensément, on peut encore moins qu’autrefois établir de frontières arbitraires entre l’art pur et l’art décoratif, celui-ci ne pouvant plus se contenter de chercher le seul embellissement de la demeure de l’homme, ce dernier y vivant moins qu’autrefois.  L’art de pur repos n’existe plus; l’art doit aujourd’hui informer tous les instants de l’homme dont la vie n’est plus qu’action.  »

Raymond est un penseur qui a beaucoup d’idées à lui sur beaucoup de choses.  Avoir à nous en séparer nous laisse une fois de plus toucher du doigt la vérité qui veut que toute bonne chose exige une fin; un fait contre lequel nous ne pouvons rien.  Ainsi, les entretiens qui nous sont les plus chers, comme les étreintes elles-mêmes qui, à l’instant où elles débutent, paraissent illusoirement éternelles, nous échappent au moment où nous croyons les posséder.  Pêle-mêle, avant de se serrer une dernière fois la main, on aborde peinture abstraite et peinture représentative, cubisme et surréalisme.  Il se dégage de ces phrases entrecoupées du moment de la séparation la certitude qu’un monde de développements s’annonce, ce qu’il faut remettre à plus tard.   » L’art abstrait?  Même s’il possède certains avantages pour l’expression plastique, il n’a pas, comme l’art représentatif, le temps à sa disposition.  Et parce que, d’une part la représentation varie selon l’imagination de l’observateur, et que, de l’autre celui-ci ne peut à l’occasion de l’art abstrait ressusciter tout un monde à lui, l’art abstrait me paraît privé d’une bonne part de cette résonance humaine si caractéristique de l’art représentatif.  »

Nous nous quittons sur ces mots.  Je sais – ou je crois savoir – que nous reparlerons bientôt de tous ces sujets; je sais personnellement pourquoi Raymond peint moins souvent qu’autrefois, mais je n’y vois aucune justification, même si la chose s’explique en partie.

Au contraire!

Rolland Boulanger

1) L’article est accompagné des 4 reproductions suivantes : Les disciples d’Emmaüs : sujet d’interprétation naïve, spontanée, où la science s’efface derrière l’inspiration; Modèle pensif, dont la muse est son épouse Cécile Gravel; Les pommes de terre; Collection Musée des Beaux-Arts de Montréal; et Annonciation, collection du Musée du séminaire de Joliette.

 

© Droits réservés 2019 - Maurice Raymond, peintre