Les arts picturaux et l’harmonie architecturale

Article écrit par Maurice Raymond (professeur à l’École des Beaux-Arts de Montréal) et paru dans Architecture, Bâtiments, Construction, avril 1954, p.40 à 42.

L’architecture contemporaine, en ces dernières années, est entrée dans une phase nouvelle : le nombre est grand des réalisations récentes dans lesquelles les arts plastiques sont considérés comme partie intégrante de l’œuvre.  C’est là une évolution saine dont il faut se réjouir, car c’est un signe de maturité.  Par-delà l’intransigeance des débuts, l’architecture actuelle se sent désormais assez sûre d’elle-même pour nuancer son expression.  En outre, cette tendance est dans l’esprit de la meilleure tradition : n’en a-t-il pas toujours été ainsi?  L’exemple qui tout naturellement vient à l’esprit, c’est celui des éblouissantes cathédrales médiévales  où architecture, sculpture, peinture, vitrail, mosaïque et tapisserie voisinaient, se fondaient dans une merveilleuse orchestration – ce qui valut d’ailleurs à l’architecte le plus beau titre dont il fut jamais paré : celui de maître d’œuvre.

Quoiqu’il ne faille pas trop devancer les événements, nous n’aurions pas à signaler que les circonstances actuelles soient de nouveau favorables à la collaboration de l’architecte et de l’artiste – ce qui est, en somme, une chose normale – n’étaient le dix-neuvième et le début du vingtième siècle, le désarroi et l’éclectisme suspect de cette période : le recours aux ordres classiques à contresens; l’ornementation sans rime ni raison; bref! tout ce qui avait rompu, pour un temps, cet accord naturel entre les arts.  On sait que les esprits sensibles au vrai et au vivant s’étaient révoltés devant cette pratique généralisée du pastiche; et, du même coup, avaient balayé l’ornement – qui leur était soudain apparu comme le plus exécrable hors-d’œuvre…

En conséquence, l’architecture contemporaine la plus caractéristique a-t-elle ignoré longtemps tout apport autre que celui qui était directement lié au regroupement de ses forces vitales.  Aussi la vit-on généraliser le dépouillement extrême des constructions industrielles – dont l’exemple salutaire avait indiqué la voie, dès le début de la réaction.

Ramenées à l’essentiel, ces constructions ont une beauté bien particulière : celle de l’ordre intellectuel imposé à la matière.  On y admire la logique dans l’ordonnance des parties, la juste proportion, la franchise des structures, l’exquise rigueur des volumes.  Cette beauté est celle de l’Intelligible.  On s’émeut, c’est admirable – mais on s’inquiète aussi.  Cette plastique est tellement tendue vers l’impeccable que c’est à se demander si, exception faite de la hardiesse de la technique, et quelquefois de la dimension, le moment le plus enivrant de ces conceptions n’est pas l’épure immatérielle, qui gît sur la planche du dessinateur.  Né du jeu des abstractions intellectuelles, c’est un art très vulnérable dans le temps et dans l’espace : la moindre imperfection blesse à mort la résonance de ses harmonies.

Au total, l’ensemble constitue un curieux mélange d’angélisme, et, à l’extrême opposé, de matérialisme.  Angélisme : la hauteur toute cérébrale des solutions, et le rationalisme des formes.  Matérialisme : les soucis d’ordre pratique, et presque uniquement physiologique, vis-à-vis les êtres – circulation, climatisation, éclairage, insonorisation… etc.

On comprend que l’économie des moyens et la fonction ne peuvent, eux seuls, constituer une esthétique durable de l’architecture de notre temps.  Ce sont là des données de réaction et de transition.  En fait, ces aspects ne sont-ils pas des valeurs  » sine qua non  » de toute architecture valable?  Essentielles, ces valeurs le sont assurément : mais trop étroites, cependant, pour former à elles seules un  » credo  » véritable.  Il s’agit, en définitive, de quelque chose de beaucoup plus grand qu’un art de bâtir des  » abris  » ou des  » machines à habiter « .  L’architecture est également un besoin d’expression : expression d’une époque – expression de l’Homme.  Déjà l’étape que franchit l’architecture présentement – et qu’il nous plaît de signaler ici – nous permet de croire qu’elle parvient à la plénitude de sa mission : servir l’homme, en considérant tous les aspects de l’humain.  Elle sera à l’image de l’homme, de l’homme global : être rationnel, bien sûr; être sensible et émotif, aussi; être social, aspirant au bonheur par l’épanouissement de toutes ses facultés.  Qu’on s’attache au  » fonctionnalisme « , oui – mais que ce soit un  » fonctionnalisme intégralement humain.

Parmi les facteurs susceptibles d’humaniser l’habitation, un des plus efficaces est la couleur.  Celle-ci est en relation directe avec l’émotivité.  Sa puissance suggestive est magique : tour à tour, elle soulève les poitrines ou dénoue les tensions, apaise les sensibilités irritables.  Notre siècle en use et en abuse.  Mais il se trouvera toujours des accords inédits pour nous conquérir.

Dans l’architecture civile ou religieuse, les métiers d’art doivent faire partie de la substance même de la conception, et non pas être ajoutés.  Le verrier, lorsque c’est le cas, doit fondre son art avec celui de l’architecte : tous deux doivent travailler de concert, dès le début.  Autrement, le danger est grand que l’œuvre – le vitrail, mettons – ne s’incorpore pas, ne soit en trop.

Outre les qualités  » humanisantes  » des formes qu’affectionnent généralement les arts plastiques, leur caractère relativement libre – loin de nuire à l’harmonie bien particulière des structures rigoureuses de l’architecture – ne peut, au contraire, que les exalter.  Elles se font valoir mutuellement.  Qu’on n’aille pas penser que les artistes aspirent à couvrir d’arabesques toutes les surfaces qui s’y prêteraient : ils ont bien en mémoire les folies d’un passé encore trop récent.  D’ailleurs, ne sont-ils pas, autant que leurs contemporains, épris d’essentiel?

Autre considération : un relief sculpté ou un agencement polychrome, dans les plis de leur sourire ou le sérieux de leur propos, peuvent recueillir les rides du temps.  On remarque que la face glabre de nos orgueilleuses constructions reçoit les marques de la nature comme un affront.  Or, une des grandes qualités de l’œuvre d’art, c’est de savoir vieillir en beauté.

Il est à souhaiter que, parallèlement à un ordre social nouveau, l’architecture d’aujourd’hui, dont nous sommes fiers – toutes les époques n’ont pas su créer la leur – en arrive à une meilleure conciliation des aspects techniques et esthétiques.  Les embûches auxquelles il faudra obvier sont évidemment très nombreuses.  L’obstacle des raisons économiques n’est pas le moindre, et il faudra dans ce domaine éduquer le public : le dollar qu’on ne veut pas consacrer à embellir le cadre de sa vie quotidienne, on le verse décuplé à des divertissements frustrants.  Complication non moins grave : celle de la multiplicité et de la complexité des exigences de la construction actuelle – surtout avec un climat comme le nôtre!  Elles dépassent graduellement les capacités de l’individu seul.  Aussi peut-on croire que, par la force des circonstances, la pratique déjà réalisée en certains milieux d’un travail collectif sous l’égide de l’architecte se répandra ici.

Alors verrons-nous l’action conjuguée de l’architecte, de l’ingénieur-spécialiste et e l’artiste dédier la maison à la vie matérielle de l’homme, bien sûr, et à son intelligence; mais de nouveau, aussi, à son cœur.  Ce qui sera, sur un plus vaste plan, pour le plus grand bonheur de la cité.

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