Les gouaches de Maurice Raymond, la chronique des arts et des lettres, Jean Simard.

 » La chronique des arts et des lettres « , Service des Causeries.  Société Radio-Canada.  Mardi le 25 octobre 1955.  Auteur, Jean Simard.  Réalisateur, E. Piché.  Les gouaches de Maurice Raymond.

Qu’il s’agisse de Poésie, de Musique ou de Peinture, o peut dire que le caractère principal de l’art d’aujourd’hui est de ne pas RACONTER.  Quand le poète, par exemple, désire exprimer la pensée suivante :  » Ma femme, dont les yeux sont si beaux que le souvenir de leur EAU suffirait à me faire supporter la solitude et la prison « , eh bien! ce poète, s’il s’appelle René Char, dira simplement :  » MA FEMME AUX YEUX D’EAU POUR BOIRE EN PRISON  » – raccourci fulgurant qui exprime la même idée, mais dans le langage strict de la Poésie; lequel exige du lecteur, non plus seulement un acquiescement passif, mais une véritable COLLABORATION, une  » présence  » totale au DIALOGUE qui lui est proposé.  De même, le Peintre se sent-il amené à rejeter, lui aussi, le mode descriptif qui jadis était le sien, en faveur d’un langage elliptique plus direct, dépouillé, compact, éminemment plastique.  Au lieu de peindre fidèlement les choses, les lieux ou les êtres qui ont éveillé chez lui de l’émotion, c’est l’ÉMOTION ELLE-MÊME qu’il tente à présent de saisir, pour la coucher toute chaude et palpitante sur la toile.  Son tableau n’est donc plus DESCRIPTION, mais PRÉSENCE, TÉMOIGNAGE – comme lui-même n’est plus MIROIR, mais PRISME.  Il ne dit plus :  » Voilà ce que j’aperçois « , mais comme le poète :  » Ma femme aux yeux d’eau pour boire en prison « .  Et cette femme, ces yeux, cette eau, la solitude, la prison, il ne les RACONTE pas : mais nous fait le très grand hommage de nous laisser les inventer et les découvrir EN MÊME TEMPS QUE LUI.

Ainsi nous fait confiance, cette semaine, le peintre MAURICE RAYMOND qui expose, au Collège Jean-de-Brébeuf, à Montréal, une série de  » GOUACHES  » que je n’ose pas nommer  » abstraites « ,  » non-figuratives  » ou  » non-représentatives « , sachant de reste combien ces termes sont ambigus.  L’artiste lui-même ne peut s’empêcher de trouver au mot  » abstrait  » une connotation cérébrale, évoquant une opération systématique de l’esprit de finesse ou de l’esprit de géométrie; aux mots  » non-représentatif  » ou  » non-figuratif « , le relent de négation de la chose décrite par ce qu’elle n’est pas.  L’art de Maurice Raymond est péremptoire, au contraire; et, d’une certaine façon, RÉALISTE – non plus le réalisme traditionnel des choses VUES, puis IMITÉES; mais le réalisme de la vie émotive de l’auteur : le climat particulier de ces paysages intérieurs, ses mouvements, ses impulsions, son lyrisme.  En somme, une PROJECTION : terme infiniment plus approprié, en ce qu’il souligne ce qu’il peut y avoir de hasardeux, à la fois, et de délibéré, dans une telle Aventure – mouvement de  » foncière témérité « , car jamais autant que maintenant les peintres, en exposant, ne se sont  » exposés « !  Et si cette forme austère et musicale de l’art est devenue spontanément, et dans le monde entier, le LANGAGE naturel d’un si grand nombre de créateurs contemporains, c’est qu’il correspond visiblement, pour eux, à quelque chose de profond, d’essentiel, d’inéluctable.  Un instant de recueillement, peut-être, dans le déroulement séculaire de la Chose picturale, une remise en question, une  » minute de vérité « ; un besoin irrésistible, après les excès du cerveau et ceux de la main, de s’en remettre une bonne fois aux forces premières : de chercher EN SOI, au cœur de l’Être, aux tréfonds de la personne, les sources véritables d’un art qui ne veut plus être un quai d’arrivée, mais une plate-forme de départ – une  » INVITATION AU VOYAGE « .

L’univers que Maurice Raymond découvre au-dedans de lui, et qu’il nous propose, est avant tout un UNIVERS COLORÉ.  Ces teintes éclatantes ou plombées, aériennes ou sous-marines, qui chatoient dans ses tableaux, sans doute, les ayant observées dans la nature, en fut-il pénétré, investi.  Mais voilà qu’après les avoir assimilées – soucieux, maintenant, des seules exigences de l’Expression – il els emploie librement, dédaigneux des objets qui, dans la vie ordinaire, leur servent provisoirement de supports.  Et le rapprochement harmonique d’un ROSE et d’un GRIS, qui nous enchantent, peut n’être que le souvenir métamorphosé d’un mur de brique et d’un pan de ciel qu’il a vus.  Tels quels, leur signification eût été limitée; libérés de leurs attaches triviales, les voici gonflés de résonances imprévues, haussés à une dignité nouvelle – qui est, proprement, celle de l’Art.  Par l’osmose quasi-miraculeuse où Réel et de l’Impondérable, nous découvrons en Maurice Raymond un peintre de qui la peinture est une INCARNATION.