3 peintres : Borduas, Raymond et Wilson

Article(1) paru dans La Presse, samedi le 29 octobre 1955, écrit par R. de Repentigny, intitulé 3 peintres : Borduas, Raymond et Wilson.

Deux expositions que l’on peut voir en ce moment à Montréal laissent percer le progrès très sensible d’un esprit plus rigoureux chez les peintres.  Dans l’exposition des aquarelles de Borduas à l’Actuelle, cela se manifeste par une élimination progressive des éléments de séduction facile, fondée sur la virtuosité, et dans celle des gouaches de Maurice Raymond, au collège Brébeuf, c’est la coquetterie des inventions qui est entamée, après celle des évocations naturalistes.  Le temps des ?? et passé – peut-être – tant dans les tableaux que dans les esprits.  La conquête du monde n’est pas à la portée des individus : étroites surfaces et faibles volumes sont tout ce dont chacun dispose réellement, en dehors de quoi nous sommes asservis à des machines métalliques ou à des organisations rigides.  Et dans ces espaces dont nous disposons, ce n’est plus leur révolte ou leurs tentatives d’évasions que les peintres veulent exprimer mais bien… ô prodige, leur assentiment au monde nouveau.  Assentiment qui est cependant plus que cela : une tentative pour maîtriser le réel qui nous est dévolu.

L’ensemble des aquarelles de Borduas illustre l’évolution du peintre soudain tenté par les techniques nouvelles de Jackson Pollock, techniques de l’éclaboussure; deux ou trois gouaches, parmi d’autres dont la gratuité laisse un malaise, montrent une parfaite maîtrise de la technique – des faisceaux d’éclats et de taches composent des structures élémentaires, réduites à une dualité.  Déjà dans les grandes aquarelles que Borduas avait exposées au lycée Pierre Corneille on décelait une écriture, au sens propre.  Toutefois, il y avait là une grille structurant des plans successifs.  Dans ses dernières aquarelles, le peintre reprend cette grille, mais isolée et inscrite dans le papier blanc.  Borduas rejoint peut-être là l’esprit des calligraphistes japonais – et se rapproche plus du peintre américain Kline que de tout autre.

Dans l’aquarelle reproduite sur cette page on remarque ceci de neuf que les espaces blancs sont traités avec autant d’attention que les étales taches noires.  Quelques taches de rouge impriment un mouvement à l’œuvre.  Rien de fignolé là, au contraire d’une autre grande aquarelle, aux tons bruns qui précède de peu celle-ci, et ou certaines hésitations trahissent une recherche plus volontaire qu’intuitive.

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Ainsi, passons-nous aux gouaches de Maurice Raymond, qui témoignent d’une démarche lente mais sûre vers une lus grande liberté d’expression.  Hors de son exposition, le peintre démontre  » paysages « , arbres cosgroviens d’allure.  C’est là ce qu’il faisait  » avant « .

Les premières gouaches de l’expo témoignent d’un certain embarras – les inventions formelles sont les principaux éléments de ces œuvres, qui demeurent nettement figuratives.  Leur caractère décoratif s’amoindrira quand le peintre introduira soit des droites se recoupant soit d’étroits écrans de couleurs qui créent une tension nouvelle.

Raymond a procédé comme la plupart des peintres qui du figuratif arrivent à l’abstrait, c’est-à-dire par une simplification et une représentation symbolique des objets qui attiraient auparavant son attention.  Il a traité de la même façon les cadres traditionnels de la peinture : perspective, ciel, ligne d’horizon, ombres, éclairages et premiers plans.  Les objets plastiques – c’est-à-dire dont la forme et la couleur se justifient uniquement par leur intégration dans le tableau – sont organisés dans un espace vaste et anonyme.  L’on est tantôt devant des constructions légères et isolées, tantôt à l’intérieur de celles-ci, percevant une vive lumière par des ouvertures qui sont le noyau du tableau.  Le peintre, je crois, se rapproche plus de son but avoué, qui est une expression intuitive, en isolant progressivement tous les éléments picturaux, qui lui sont familiers et en leur donnant cette justification plastique qui lui permet d’éviter l’image trop décorative, où tous ?? tive, où les menus défauts d’exécution apportent une note décevante.

Les couleurs manquent parfois de vivacité dans certaines gouaches – des bruns trop opaques s’accorent mal aux constructions essentiellement verticales.  Mais dans l’ensemble les couleurs sont légères, à l’image des structures aériennes; quoique d’allure plus abstraite que la peinture de Jacques Villon, récente manière, celle de Raymond montre un semblable jeu de tons et d’imbrications de formes.  Dans quelques tableaux on a l’impression que le peintre fait usage de trop de procédés – qui lui ont sans doute permit d’éliminer les stériles figure conventionnelles – mais qui peuvent eux-mêmes devenir objet de simple répétition.  Des gouaches récentes, où l’espace vague et multiple est réduit à une simple dualité de plans sur lesquels se projettent d’étroites surfaces de couleurs, sont d’une sobriété qui s’impose.  Il reste cependant un certain déséquilibre de l’œuvre en ce sens que le cadre ne retient qu’en partie la composition.  Certains éléments s’inscrivent parfaitement dans le rectangle, support, d’autres en sortent.
1) L’article est accompagné d’une reproduction de Borduas  » Blanches figures « , une aquarelle dans l’exposition qui lui consacre la galerie l’Actuelle.  Après un séjour de deux ans à New York, où il a obtenu un succès remarquable, Borduas vient de s’installer à Paris.

 

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