En art, on ne choisit pas une forme d’expression

Texte écrit dans Le Devoir, 14 décembre 1957 par Maurice Raymond, intitulé : En art, on ne choisit pas une forme d’expression.
A)Je ne crois pas qu’on choisisse délibérément une forme d’expression en peinture plutôt qu’une autre. Il peut y avoir dans une carrière quelques pauses, des moments de lucidité, mais l’orientation la plus significative se produit à l’insu de l’auteur lui-même, qui n’en reconnaît la portée que par la suite.
Dans mon cas, la vraie cause a été le désir d’en arriver à un art plus intimement lié à un état d’âme profond. Un art servi tout chaud et aussi vrai que possible. Les éléments du langage traditionnel peuvent ne plus avoir rien de commun avec l’auteur. Pourtant il est essentiel de chanter selon une gamme, des rythmes et des formes toute personnelles. En un mot, exprimer sa propre musique intérieure.
B)L’art non figuratif a la grandeur de vouloir témoigner des valeurs les plus spirituelles : l’essence plutôt que la matière. Une attitude extrémiste dans cette voie, cependant, conduit à l’angélisme.
Évidemment, c’est un art vulnérable. Si le spectateur n’est pas doué des dispositions d’esprit profondes pour en saisir le message intangible, qui se produit au niveau de l’intuition, l’œuvre risque de rester lettre morte. C’est en grande partie ce qu’on porte en soi devant une peinture qui l’anime. De là les gémissements d’un certain public, trop matérialiste, qui n’a ni les facultés ni l’angle de vision pour rendre justice à ces œuvres. Il ne peut découvrir là des valeurs qui lui sont étrangères s’il ne les a pas effleurées dans d’autres domaines.
Par ailleurs, l’art figuratif, partant de données facilement vérifiables, est plus accessible, mais il est souvent l’objet d’une certaine confusion qui porte un public non averti à prendre la représentation pour une fin alors qu’elle n’est en réalité qu’un moyen. L’esprit ne réussit pas toujours à sublimer la matière. Aussi le piège qui guette cette forme d’expression, c’est le matérialisme. L’artiste peintre peut rester rêveur devant ces considérations. Mais, comme il a été exprimé plus haut, on ne choisit pas indifféremment, on ne peint pas comme on le veut, mais bien plutôt comme on est.
Il y a aussi les formes d’expression intermédiaires. C’est une manie de la raison de vouloir tout classifier, ordonner, créer des catégories. Les termes utilisés pour désigner les genres sont absolus, mais la réalité intérieure des êtres est de toutes les nuances et ne saurait correspondre à ces points de repère fixes.
C)Il faut surtout être sensible à la qualité. Le mode d’expression est secondaire. L’art figuratif d’aujourd’hui est dans le prolongement d’une filiation qui donnera sans doute encore longtemps d’excellents fruits, mais étant donné le ternissement des sensations avec le temps, il est de plus en plus difficile de trouver des impressions fraîches à l’occasion d’œuvres récentes de ce type. Tout comme il est de plus en plus difficile au compositeur de nous émouvoir au moyen des formes classiques du rondo ou de la sonate. Le poète qui a recours à l’alexandrin ou au sonnet et dans la même situation.
Tandis que l’art non figuratif, étant dans son ensemble un art d’exploration, le neuf s’y rencontre plus fréquemment.
D)Les deux formes ont toujours existé. Aujourd’hui, une grande part de ce qui était la raison d’être de la représentation a été assumée par d’autres moyens. Tout le côté document est satisfait par l’abondance des illustrés, la photo, le cinéma… Ce qui a dégagé les valeurs les plus intimement liées à la véritable nature de la peinture. Alors qu’autrefois il fallait les saisir entre les lignes, dans l’art non figuratif elles sont à l’avant-scène. Cette liberté d’évoquer l’essentiel est tellement précieuse qu’elle aura certainement longue durée.
L’un et l’autre de ces deux types de peinture continueront de coexister tant qu’ils constitueront les moyens d’expression les plus adéquats à des témoignages d’essences différentes. Encore une fois, ce n’est pas affaire de raison ou de logique.