Maurice Raymond et l’ « art gestuel »

Article paru dans le journal La Presse, 16 novembre 1963
Chronique  » Beaux-Arts  » par Claude Jasmin.

Vivante peinture.  Qui n’a rien de l’art intellectuel de certains graveurs du Québec.  Rien n’est moins secret, rien n’est plus franc que l’art du gouachiste Raymond qui expose en ce moment à la Galerie Libre.

La belle exposition!  Une des plus solides depuis le début de la saison.  On n’y verra pas d’expérimentations inédites, de la nouveauté.  On verra bien mieux, bien plus rare en tous les cas : une expo dont toutes les pièces sont de belle qualité.  C’est plus rare qu’on ne pense.

Je viens de le dire, Raymond n’innove pas.  Il poursuit l’investigation, très expressionniste, de l’art gestuel, tachiste.  Avec de très beaux gestes!  Il peut être mis aux côtés d’un Hartung, d’un Soulage.

Il faut du courage, de l’audace ou bien une certaine modestie pour travailler si fort et exposer lorsque l’on fait carrière dans l’enseignement.  Raymond est même directeur des études à l’école des Beaux-Arts.  Que cela fait plaisir, que cela est rassurant de voir un fonctionnaire, un conseiller pédagogique, ne pas craindre de se mettre au travail, d’expérimenter de façon  personnelle, de se mettre à table, d’affronter public et critiques.  Souhaitons que son exemple soit imité plus souvent par ses collègues de l’enseignement.

Raymond a un goût impeccable ( » Islandia « ).  Son coup de pinceau nous fait associer son art à celui des Orientaux.  Il joue avec des tons combinés d’agréable et d’habile façon (ocres, bleu clair, beaucoup de noir et du blanc), c’est classique.

Souvent, Raymond utilise la gouache avec beaucoup d’eau ( » Chantier « ) en lavis par endroits.  Et l’on a bien tort de croire que la gouache, la peinture à l’eau, est plus facile que la peinture à l’huile!…  Les reprises, les retouches sont impossibles et il faut toujours tirer juste, frapper correctement.  La boxe!  Il faut donc méditer oralement, mentalement, ses ouvrages avant de les inscrire sur le papier.  Il faut être inspiré.

Avec  » Propylées « , la gouache affiche mieux sa matière.  C’est la réussite éclatante d’un homme de goût, c’est de l’art décoratif d’une indiscutable solidité.

Raymond a beaucoup d’affection pour les noirs (il l’a dit à l’émission  » Présence de l’art  » dimanche dernier) et on le voit dans  » Métropole « .  Objet d’ombre à deux yeux rouge vif, visage masqué ou ruelles, grottes, c’est mystérieux à souhait et d’un dramatique éclairage.

Raymond sait abandonner ces effets aux contrastes durs (et parfois un peu faciles).  Il ira aux tons chauds (orangés, rosés) avec  » Tropique  » ou  » Canicule « .  Le premier est mieux organisé, de façon originale (lignes, taches et plans).   » Vilargent  » est plus fort que son jumeau  » Chantier « , la spatialité y est plus profonde, plus riche, il y a moins de zones inoccupées.

Enfin, il faut dire encore que Raymond sait aussi abandonner sa belle mesure, ses coloris chatoyants et son sens de la composition presque trop parfait pour laisser libre cours à une certaine nervosité, à plus de lyrisme.  Cela donne le très beau  » Flambée  » et aussi  » Capricorne « , un peu moins dynamique que le précédent.

Il ira jusqu’aux teintes criardes et fières de  » Patrioterie  » qui affiche une belle liberté gestuelles.

Maurice Raymond : un coloriste merveilleux, un imagier aux nombreux dons.  Débarrassé d’un trop grand souci des harmonies calculées, d’un trop grand besoin des compositions bien mesurées, verticales toujours, il pourrait bien devenir le meilleur représentant du Canada de cet art, si séduisant, du geste lyrique.

Raymond est né à Montréal en 1912.  Il a été deux fois boursier, de Québec et d’Ottawa.  Il a gagné le prix des Concours Artistiques du Québec en 1945.  Ayant participé à plusieurs expositions collectives, c’est sa première expo solo depuis celle qu’il tenait au collège Brébeuf en 1954.

On en s’étonne pas d’entendre Raymond dire :  » J’aime la sobriété de ce qui est en deçà, plus que l’offense de ce en ce moment à la Galerie Libre.  »

 

© Droits réservés 2019 - Maurice Raymond, peintre