Maurice Raymond – Couleurs et lumières

Article écrit par  Gilbert Tarrab, paru dans Vie des Arts, vol. 22, n° 90, 1978, p. 74.

Le peintre et professeur au Département d’Arts Plastiques de l’UQAM Maurice Raymond a exposé une série de travaux sur la modification des couleurs sous l’action de la lumière , travaux qui se situent dans le prolongement d’une recherche d’envergure, conduite en collaboration avec Yvon Pépin, ex-directeur du Département de Chimie de l’UQAM et subventionnée par le Ministère de l’Éducation du Québec.  Un document imprimé d’une soixantaine de pages fut édité à cette occasion : Fixité relative des principales matières picturales, par le Département d’Arts Plastiques de l’UQAM, et préfacé par le Directeur de ce même département, Jean-Pierre Boivin.

Frappé par l’altération que subissent les substances colorées sous l’effet de la lumière et par le problème de la fixité relative des couleurs soumises à l’épreuve du temps et de la lumière, je voulus en savoir davantage et rencontrer Maurice Raymond en tête-à-tête.

Professeur retraité de l’UQAM, plutôt timide, de cette timidité qui renvoie à une très grande sensibilité et à une très grande humanité (espèce qui se fait rare, surtout dans le milieu des artistes), Maurice Raymond est un être qui s’approche avec délicatesse, à qui il faut donner le temps de s’ouvrir et de raconter son œuvre :  » La fixité que j’essaye de mesurer et de déterminer, me dit-il, est relative à un absolu.  Idéalement, la substance colorée que l’artiste utilise devrait être permanente, c’est-à-dire qu’elle devrait durer au moins aussi longtemps que le support, que l’ensemble de l’objet de l’œuvre d’art.  Or, tout le monde sait que lorsque les couleurs sont exposées, de façon intense ou prolongée, à la lumière solaire, elles tendent à se décolorer.  J’ai tenté de mesurer de la façon la plus rigoureuse possible, l’effet de cette lumière sur les couleurs.  Et plus spécialement, l’effet des rayons ultraviolets qui, à cause de leur fréquence élevée, sont parmi les plus actifs dans la modification de la structure même des matières colorées.  »

Quand Maurice Raymond parle de fixité relative, il faut entendre par fixité l’état de la couleur qui n’est pas modifiée sous l’action de la lumière, et par relative le fait que toute couleur dite faible, fragile, vulnérable ou résistante l’est par rapport et en relation à l’énergie lumineuse.  Relative veut aussi dire : couleurs relatives les unes par rapport aux autres, et par rapport à un certain idéal de permanence de la couleur (permanence : effet chromatique qui, idéalement, dure aussi longtemps que l’œuvre elle-même et qui ne se détériore pas prématurément).

Pour Raymond, les substances peuvent se diviser en deux grandes catégories : les substances d’origine organique et celles qui sont d’origine inorganique.  Dans la famille des substances organiques, on doit s’attendre à une permanence ou à une fixité très réduite, et c’est de ce côté-là, d’ailleurs, que se trouvent les couleurs les plus fugaces (caractère de la couleur qui a une coloration qui dure très peu) : par exemple, les encres dites de Chine de couleur sont très lumineuses, très vibrantes à l’origine, mais ce sont en même temps les substances colorées qui résistent le moins bien à la lumière, avec quelques autres.

Dans ce domaine, ajoute Maurice Raymond, les appellations rendent les choses plus confuses.  Les couleurs à l’eau, par exemple, ne sont au fond que des encres de Chine pour d’autres, et ces couleurs à l’eau ne sont pas des aquarelles; ce sont encore des constituants organiques de composition légèrement différentes peut-être, mais fugaces.  »

On trouve des substances organiques jusque dans les peintures à l’huile, comme la laque de garance, et on les obtient par une substance synthétique organique, fixée sur un support, sur une matière inerte, ou une matière de charge, si on veut.  De toutes les peintures à l’huile, des couleurs à l’huile, on peut dire que la laque de garance est le cas frontière.  En d’autres termes, si une couleur résiste moins que la laque de garance, elle est à rejeter ou à perfectionner; si elle tient aussi bien, elle est acceptable.

J’ai voulu faire l’inventaire de tous les produits synthétiques nouveaux, continue M. Raymond, par rapport aux techniques plus anciennes (comme la peinture à l’huile et l’aquarelle, par exemple), tous ces produits que la pétrochimie a mis au point et d’autres encore dont on connaît mal toutes les composantes.  Un autre problème qui m’intéresse beaucoup, c’est celui du jaunissement, et je compte l’étudier davantage.  Le jaunissement me fait mal : ça fait mal, en effet, de voir comment le temps fait jaunir les matières blanches ou incolores et les choses, en les faisant vieillir prématurément. Avec M. Capuano, chimiste à l’UQAM, et un étudiant en maîtrise, nous avons également réalisé des expériences de placage de cuivre sur le zinc, pour isoler le zinc des encres grasses qui ternissent à son contact, ainsi que les matières qui sont contenues dans les encres, mais cet aspect-là du projet d’ensemble est resté en plan.  Il serait bon qu’on y revienne un jour.  J’ai aussi travaillé à la structuration d’un cours Chimie-Art qui ne s’est donné que lors d’une session seulement; il est toujours là en réserve, dans la banque du Département de Chimie, et il pourrait éventuellement se développer.

Au début de ses recherches, M. Raymond prit sur lui, comme professeur à l’UQAM, de tenter une exploration (impossible?), toujours en rapport avec les couleurs, des points de vue physique, chimique, physiologique et psychologique.  Il s’est rendu compte qu’il y avait énormément de naïveté à vouloir assimiler et mettre ensemble tous ces éléments parce qu’ils sont terriblement vastes et constituent des univers dont il est parfois difficile, pour les besoins de créateur, de retenir l’essentiel.  Ce fut un premier tour d’horizon, qui marquera un temps d’arrêt puisqu’il se donne pour objectif d’aller fouiller plus systématiquement au cœur de ce problème et de tirer de ses éventuelles découvertes des données qui seront le plus susceptibles d’être mises en rapport avec la création artistique.  Car, en dernière analyse, toutes ces recherche ne visent ultimement qu’une chose, dans l’esprit de M. Raymond : sensibiliser le créateur à certains aspects de la couleur (notamment sa dégradation, c’est-à-dire l’action, lente et graduelle, qui détruit son état originel, son affaiblissement).  L’artiste travaille généralement avec passion; il est impulsif, emporté qu’il est souvent par son projet.  Il saisit fréquemment la première substance colorée qui lui tombe sous la main.  Les recherches de Maurice Raymond sont précisément destinées à le mettre en garde contre les modifications possibles de la substance colorée qu’il utilise.  L’artiste a tout intérêt à mieux connaître la matière première sur laquelle il travaille, et de façon scientifique, de manière à prévoir ce que la lumière et le temps pourront faire à son tableau.  Il saura ainsi choisir ses couleurs non seulement en se laissant aller à l’inspiration du moment – d’un moment ponctué dans le temps – mais aussi en tenant compte d’un savoir scientifique sur le comportement de la couleur qu’il désire utiliser, quand elle est soumise aux effets conjugués de la lumière et du temps.