L‘appel à l’esprit, par Lise Bissonnette

Sur carton d’invitation pour exposition rétrospective de 50 ans de carrière à la Galerie du 22 mars, 1333, avenue Van Horne, Outremont, du 17 avril au 4 mai 1986

Cet été-là, celui de 1946, il voulut  » que le pinceau renseigne comme le toucher « .  Les pêches furent rondes et roses, et de velours.  Le tableau fleura la paix.  Maurice Raymond avait à peine plus de trente ans et ce fut peut-être la dernière fois qu’il concéda la pleine sensualité dans la pleine image.  Ce qu’on verra, ou qu’on suivra, dans cette exposition qui reprend avec lui le voyage, c’est la dure ascension vers le dépouillement, l’accompagnement en grégorien d’une époque de tumultes et de ruptures.  Il y appartient, et s’y refuse : le peintre est un individu.

Pour passer de la nature à l’écriture, il y aura la violence qu’il se fait de la couleur.  Ce pays était gris, nous en souvient-il, caché de l’Europe par le silence, et proche d’un Sud qui baignait encore dans la répétition.  C’est là qu’il saura pourtant déceler un naturalisme dont la rudesse oblige déjà à oser des accents.  Ici ce rouge, là ce schéma brutal contre la transparence de la nature morte au poisson, qui retient encore la grâce du toucher.  Mais le peintre a choisi, dans le miroir où il ironise sur son angoisse, dans la langueur étirée du jeune homme qui se voit en interrogateur : la soie de son pinceau est déjà rouge.  Non pas de sang, car Maurice Raymond ne tue jamais, mais de celui qu rugit dans les points d’orgue, le rouge intérieur.

En grégorien, ce rouge qui gagne ne s’admettra jamais seul.  Il tient, il reste, mais il bouge autour des dépassements les plus sobres. Il y a du Mallarmé dans cette écriture qui s’interdit désormais de remplir ses ellipses, qui appelle directement l’esprit, dans une modestie qui touche presque l’effacement.   » Je cherchais l’expression, je souhaitais la communication, j’espérais l’œuvre d’art « , dit-il aujourd’hui pour expliquer qu’il n’a jamais travaillé en fonction du résultat, ni de préalables idéologiques.  Ainsi va le cumul quotidien de la volonté d’écrire, qui, au terme, touche ou non au miracle.  Ce n’est pas, au fond, son affaire.

Si bien que voyager avec lui dans cette œuvre de près d’un demi-siècle, c’est superposer, dans leur nudité hors écoles, des concepts premiers.  Je ne tenterai pas de faire les liens, car les synthèses ne devraient jamais appartenir qu’au créateur.  Je les ai entendus un à un, comme la ligne d’un poème qui ne se donne que ça et là.

Du début à la fin, il y a la discrétion et en même temps l’insistance du plan.  Ces plaques à l’horizon, ou droites sur scène, viennent reconstruire constamment le tableau de l’intérieur, le solidifient.  Ils portent  » la couleur bien nommée « , qu’enseignait le père Couturier, le maître des premiers ébranlements venus du siècle rejoindre le Québec.  Entre les grands plans verticaux des années cinquante, et celui du réticent retour à la figuration de la dernière œuvre de cette exposition, il y a donc la même volonté de river l’espace.

Ou la lumière, confiera-t-il.   » Je l’emprisonne, puis je lui laisse des fenêtres « .  Pour la voir se faufiler ainsi, il faut se pencher vers le fond du tableau, entrer dans quelques tunnels qui fuient la couleur.  Il y renoncera parfois, comme dans la période  » minimale  » des années soixante, qui égalise et ordonne les grandes surfaces en leur interdisant tous ces jeux.  Mais la lumière reviendra.

Comme le noir, curieux contrepoint d’une recherche toute en distinctions.  S’il fut tristesse, au milieu du siècle, frustration de ne pouvoir participer à l’ébullition européenne, on le retrouvera vingt ans plus tard dans sa pure abstraction.  Le peintre l’explique avec une sorte de gêne à laisser voir la démesure intérieure.  À force de pousser sur les moyens d’écrire, vient la désespérance d’atteindre l’absolu, ou la trop forte espérance  » devant trop peu de matière « .  Au même moment, comme pour en rire, surgira une seule fois le modelé de l’œuf blanc sur fond blanc.  Le peintre a de la distance devant ses excès, et ne se prend jamais pour un prince des ténèbres.

De la nature, qu’il emprisonne aussi, il ne laissera se libérer vraiment que la végétation, presque toujours de gestes levés vers le ciel, la lumière.  Les  » v  » se multiplient comme des victoires sur la pesanteur des plans.  Et dans ces noirs légers qu’ils accrochent, qu’ils distribuent cette fois dans l’espérance, le voyage va vers l’Orient, vers le geste court du scribe, vers les interruptions que seuls les initiés peuvent déchiffrer.  Souffle parfois, plus rarement, la tempête qui fait de la végétation des arbres, puis qui s’en retourne.   » Le lyrique, dit-il, le dispute toujours chez moi à la correction « .  Le pastel final, de rose et de noir, de poudre d’hiver et de forêt de lances, fait, de l’opposition, vertige.

En acceptant aujourd’hui de délier pour nous son itinéraire, Maurice Raymond ne livre pas que la structure continue d’une œuvre discrète, que l’enseignement n’a jamais ralentie.  À ceux qui ne sacralisent pas les clichés de l’histoire, il ose offrir une relecture de la naissance de l’art contemporain au Québec, dont les courages n’ont pas tous été glorifiés, quand ils émergeaient hors des querelles d’écoles.  Quand le créateur est de son milieu, dit-il, la dimension sociale de son œuvre va de soi, et n’a pas nécessairement à s’afficher hors du débat pictural.  Ainsi Maurice Raymond a-t-il vécu, à l’heure et avant l’heure, le passage à la non-figuration dans laquelle il n’a cessé de progresser.

Il est dur plus que jamais, le chemin de la ligne et du plan, quand les nouvelles ruptures trépignent et jouissent de toutes les incarnations, quand les guides d’hier préfèrent rejoindre une jeunesse qui bouge dans les citations du passé.  Si cette exposition n’est pas facile, c’est qu’elle exige que l’esprit revienne aux sens, au sens.  C’est aussi qu’elle est fidèle.

Lise Bissonnette, mars 1986

 

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