Maurice Raymond, la vérité profonde d’une émotion

Article(1) paru dans Le Devoir, samedi 26 avril 1986, cahier Le Devoir culturel, écrit par Normand Biron et intitulé Maurice Raymond, La vérité profonde d’une émotion.

Patrioterie, 1962

Patrioterie, 1962

Si un lac apparaît souvent comme le miroir placide d’une intériorité, la vie profonde qui l’habite assure sa pérennité.  La démarche de Maurice Raymond est un peu à l’image de cet étang qui se serait abrité sous la patiente sagesse d’une longue écoute du monde.  Ce  » Survol 1935/1985  » de son œuvre, présenté jusqu’au 4 mai à la Galerie du 22 mars (1333, avenue Van-Horne, du jeudi au dimanche de 13h à 17h), devient un magnifique hommage à un être dont l’intégrité d’un cheminement a permis de somptueuses récoltes.  S’il a dit la nature, c’est un moissonneur de la sensibilité; s’il a écrit la couleur, c’est en serviteur de l’intuition.  En voulant arracher à la lumière ses secrets, l’artiste nous a donné une œuvre qui est d’ores et déjà un fragment essentiel de l’histoire de la peinture au Québec.

Q.- Comment êtes-vous venu à l’art?

R.- Enfant, j’ai fait des dessins qui étaient probablement une voie privilégiée pour communiquer avec mon entourage…  Ce moment n’était point de l’art car, pour faire son apparition, il doit transcender le quotidien.  Un chemin s’ouvrait…

Q.- Comment en êtes-vous venu à l’école des Beaux-Arts?

R.- En apparence, grâce à un cousin qui y suivait des cours.  J’enviais la chance qu’il avait de pouvoir convertir ses études en plaisir, tant au plan humain que culturel.  Je me suis, par la suite, tellement attaché à ce lieu que j’ai fini par retracer l’histoire de ce bâtiment.

Q.- Comment se passaient les cours?

R.- Dans les années 30, j’étais un étudiant attentif qui avait soif de découvrir, en remettant à plus tard les discussions sur l’art.  Avant tout, apprendre mon métier et, ensuite, dépasser ce moment d’apprentissage.

Q.- Les mouvements de l’époque…

R.- J’ai observé ces mouvements qui modifiaient progressivement le milieu sans sentir la contrainte d’appartenir à un groupe…  Le recrutement des professeurs se faisait, à ce moment, de façon très théâtrale : on cherchait la personnalité la plus apte à jouer un rôle qu aiderait les étudiants, leur montrerait des sentiers…  Cette liberté, cette spontanéité  se sont modifiées, lorsque l’université a pris le relais, en imposant des normes et en exigeant de systèmes de crédits…  La nature même de la démarche d’un artiste s’accommode assez mal de ces cas carcans.

Q.- Et le  » Refus global « ?

R.- Pour moi davantage un manifeste philosophique et de préoccupations sociales que d’art plastique…

Q.- Vous êtes membre-fondateur de l’  » Association des artistes non-figuratifs  » en 1956…

R.- Je n’ai jamais décidé d’être non-figuratif.  Dans un premier temps, j’aimais peindre des natures mortes et, un jour, j’ai voulu faire un vide exploratoire, en appelant une grande spontanéité pour interroger les couleurs, les rythmes, les volumes qui m’habitaient à la manière de l’enfant qui cherche la vérité.  Grâce à la sollicitude de certains étudiants, j’acceptai de faire partie de l’Association des artistes non-figuratifs.

Q.- Avez-vous aimé faire des recherches aux États-Unis?

R.- Énormément.  La guerre nous avait coupés de l’Europe; ce qu n’a amené à découvrir les centres importants de l’art – Boston, New York, Chicago, Philadelphie, Washington…  Ce fut, avant tout, une rencontre essentielle avec de grandes œuvres – la leçon de Cézanne fut déterminante.  Le tableau devenait la fenêtre de la nature.  Bref, une transposition, un langage.

Q.- Et votre séjour en Europe?

R.- Au-delà des musées, l’Europe devenait un immense musée.  Cette qualité de la vie qui imprègne tous les moments du jour : un éblouissement, doré par un enthousiasme magique.

Q.- Et sur le plan de la peinture?

R.- Bien que ce fût avant au plan humain que ce voyage m’a gratifié, j’ai beaucoup visité de musées.  J’ai aimé les primitifs français pour leur construction rigoureuse – Charenton, Fouquet… À Florence, j’ai été très ému par les Fra Angelico au couvent Saint-Marc, particulièrement devant L’Annonciation.  Contempler dans une cellule une fresque, regarder par une petite fenêtre la nature qui a inspiré l’œuvre et, pendant un instant, être à l’endroit même où peignait l’artiste, ce sont des moments inoubliables.

Q.- Vous avez aussi été directeur des études à l’école des Beaux-Arts de Montréal…

R.- Ce fut très exigeant.  Robert Élie a apporté beaucoup en allégeant les structures administratives et en permettant aux étudiants une grande liberté de création.  Quand j’ai quitté cette institution, j’ai dû reprendre presqu’à zéro ma peinture, car ma fonction m’avait beaucoup vidé.

Q.- La première période de votre peinture fut surtout figurative…

R.- Un prolongement de mes études aux Beaux-Arts, basées sur l’observation de la nature qui nous apprenait tout.  On parlait peu du langage pictural.  L’art pouvait se résumer à la nature, visitée par un tempérament.  Tout en voulant  » faire vrai « , chaque sensibilité écrivait son être personnel.
À cette époque, j’avais une attitude méditative face aux éléments.  Tout en tentant de rendre visuelles les texture, je voulais que l’œil soit un toucher et que la densité des matières informe le regard de sorte que le velours, par exemple, quitte la matière froide pour devenir velours.  Songez à la poésie, à l’humilité des petits maîtres hollandais devant la nature.

Q.- Vous avez fait aussi des recherches sur la couleur et même publié un essai sur la  » Fixité relative des principales matières picturales  » en 1977…

R.- Je suis charmé par les couleurs comme un musicien est fasciné par les sons.  Cette démarche a dépassé la spontanéité du peintre jusqu’à devenir une curiosité intellectuelle.  J’ai tenté de la comprendre au point qu’elle m’a, un temps, éloigné de la peinture…  Je porte en moi une dualité où sont présentes la rigueur et l’intensité…

Q.- L’abstraction…

R.- Tantôt une transposition de la nature, tantôt une autonomie de la couleur.  Une œuvre doit dire ce que vous portez en vous.  Dans les travaux de 1962-63, l’accent est surtout expressif et lyrique.  Chaque matière a sa vie propre.  C’est une erreur de vouloir poursuivre la même figuration en employant de modes différents de langage.
Dans ma période géométrique, je voyais mes gouaches, non comme des appels vers l’infini et l’absolu, mais comme une sorte d’imploration, de soupir permanent.  Je souhaitais dire la plénitude des choses, leur permanence, un peu comme les grands peintres orientaux.  Cela exige une richesse intérieure immense qui mène à la méditation.

Q.- D’où vous vient le plaisir de peindre?

R.- Le tableau peint.  Les commencements sont des inquiétudes et l’intuition écrit le tableau lorsqu’elle est au rendez-vous.

Q.- Comment voyez-vous la peinture actuelle?

R.- La peinture actuelle se déploie dans une multiplicité de laies dans lesquelles on peut se perdre.  Face à cette diversité, l vous reste la fidélité à votre propre cheminement.
Je crois que nous sommes dans un moment de transition où les progrès de l’époque n’ont pas été assimilés.
Je crois que ce que les créateurs nous présentent aujourd’hui est le reflet d’une période trouble, difficile, où l’esprit cherche la lumière à travers une sorte de chaos.  Ce n’est peut-être point un hasard que l’on veuille revenir en arrière, tout conserver…
1) L’article est accompagné d’une reproduction picturale de Patrioterie, une gouache de 1962 de Maurice Raymond